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7 juillet 2012 6 07 /07 /juillet /2012 15:44

« Alors, on lui donne ? » Vous avez eu entre 10 et 10,1 de moyenne au bac ? Alors probablement, vous ne l’avez pas eu. Ce n’est pas grave, on vous a repêché. Pour un jeune prof comme moi, qui corrige le bac pour la première fois et qui a été convoqué aux jurys de délibération, voilà une des premières choses que je découvre. Une demi-découverte, pas la plus grande.

Les coulisses du baccalauréat ne manquent pas de piquant. C’est déjà l’occasion de voir du pays. Après avoir surveillé le bac dans mon lycée, assisté à une « commission d’entente » dans un autre (réunis par discipline, les professeurs s’entendent sur le barème de notation), corrigé les copies à domicile, m’être rendu à une « commission d’harmonisation » (les mêmes professeurs harmonisent leurs notes et débattent des copies difficiles à évaluer), je me rends au « jury de délibération ».

Quatrième ville et ultime étape de la correction du bac. Hormis les oraux de rattrapage qui reproduisent cinq jours plus tard le même principe, le jury de délibération est la fin du parcours. Et l’occasion d’apprendre beaucoup de choses. On y discute les moyennes des candidats au bac, la veille de l’affichage public des résultats nationaux.

Nous sommes jeudi 5 juillet. Mon premier jury est à 8h30. J’en ai deux et je suis un peu stressé. Objectif : traiter le cas de 70 candidats au bac en série technologique. Il est composé de : 

 

  • nous (les professeurs qui ont corrigé les candidats) ;  
  • le président du jury, un universitaire qui n’a pas corrigé de copies car il doit diriger les débats et donner un avis impartial. Il est un peu perdu : c’est aussi sa première fois ;  
  • cinq personnes de l’administration du lycée (principalement des CPE) qui expliquent au président du jury la procédure à suivre, mais ne participeront pas aux délibérations (ils l’assisteront et tamponneront les procès-verbaux).

 

Un point en plus sur toutes les copies

 

La procédure est très simple. Un par un et dans l’ordre, le président lit à haute voix le numéro du candidat (anonymat oblige) et donne sa moyenne : un score à trois chiffres qui n’évoque rien à personne car toutes les notes ont été additionnées et coefficientées… Le président paraît perdu. Moi aussi. Heureusement, l’administration a inscrit au tableau les tables de correspondances : tant de points pour avoir 8/20 (et être admissible à l’oral), tant pour avoir 10/20 (et obtenir le bac directement), et tant pour les mentions.

Si l’élève est trop loin des scores indiqués, l’affaire est vite pliée. Le candidat est refusé, rattrapé, admis avec ou sans mention. Pour l’instant, le président de séance égrène des chiffres sans que personne n’ait de raison d’intervenir. J’ai l’impression de jouer au bingo.

En voilà un à qui il manque six points pour avoir huit de moyenne. Au dessus-de dix ou quinze points à rattraper, ça ne sert à rien. Sinon, autant brader le bac. Surtout que les professeurs de biologie-physiopathologie sont remontés, furieux même : ils ont appris en venant ce matin que, sans les consulter ni les avertir, l’Inspecteur général d’académie de la discipline a décidé d’ajouter un point à toutes les copies.

Motif invoqué : la moyenne de cette matière était trop faible, environ 6,5/20. Sachant que pour les élèves en question, il s’agit d’un coefficient sept, on leur a donc déjà fait cadeau de sept points chacun. Les professeurs concernés ont annoncé la couleur : on se permet d’augmenter leurs notes, eux n’en remonteront aucune aujourd’hui. Il ne faut pas pousser. Ils disent avoir la méchante impression de ne servir à rien.

 

Les comptes d’apothicaires commencent

 

« Alors ? Ces six points, on lui donne ? » demande le président, tout sourire d’être enfin tombé sur un cas intéressant. Les profs de biologie-physiopathologie rechignent. Ils rappellent qu’en réalité, il manque treize points, puisque sept ont déjà été offerts… Pour décider, la procédure veut que le président lise à haute voix les appréciations écrites dans le livret scolaire, sans donner aucune information sur l’identité du candidat ou sur son établissement d’origine.

C’est dans ce livret (qu’aucun candidat ne peut consulter avant le bac) qu’on trouve parfois le fameux : « Doit faire ses preuves à l’examen ». Dans ce cas-là, le jury fera rarement de cadeau à l’élève en difficulté. Mais lorsque les avis sont meilleurs (assez favorable, favorable, très favorable), on ira lire les moyennes et les appréciations dans chaque discipline.

Si l’élève semble relativement travailleur et assidu, et s’il a eu au bac des notes inférieures à son niveau habituel, le jury se montre indulgent. Commencent les comptes d’apothicaires. Celui-là à eu dix de moyenne générale cette année, et 7/20 avec moi. Je suis prof de philosophie, je dis :

« Moi je peux lui rajouter un point à sa copie, coefficient deux, ça fait déjà deux points. »

Je suis une matière faible… Un autre correcteur, avec un peu plus de coefficient, se propose de lui donner un autre point. A plusieurs, on parvient à l’envoyer au rattrapage. De toute manière, peu de chances qu’il s’en sorte à l’oral. Ça lui fait trop de points à rattraper.

 

« On croit rêver »

 

Le jeu de bingo reprend. De temps en temps, on est réveillé de sa torpeur par un candidat qui a réussi l’exploit d’avoir pile-poil dix de moyenne. Comme s’il venait d’exécuter à la perfection un triple saut périlleux les yeux bandés. Certains en revanche échouent de peu. Ceux qui ne sont qu’à deux doigts d’être admis directement finiront peut-être dans le contingent des 10,1…

Pour eux, d’abord, la même procédure se répète, et la lecture des appréciations et des moyennes donne lieu à un débat parfois morne, parfois houleux. Quelqu’un se rend compte qu’un prof, assis tout près du président, a décidé sans consulter les autres de donner sept points à un candidat pour qu’il ait 10/20. Il l’a dit à voix basse et derrière nous n’avions pas entendu.

Près de moi, la prof qui avait corrigé la copie se formalise mais, pour ne pas faire traîner les discussions, accepte de ne pas revenir en arrière. C’est qu’il reste un paquet de candidats à traiter. Je lui glisse : « Celui-là aura eu le bac sur un malentendu. » S’il savait.

Cinq minutes plus tard, un prof d’histoire propose de remonter sa propre note de trois points d’un coup. La copie passera de 7/20 à 10/20 !

« Avec le peu de points qui lui manquent, il vaut mieux qui l’ait directement plutôt que de venir à l’oral lundi. La journée sera surchargée, et il récupérera ses points de toute façon. »

Certains sont scandalisés :

« Attends ! Est-ce qu’on est là pour ménager notre journée de lundi ou pour faire des évaluations pédagogiques ? On croit rêver. »

Le prof d’histoire s’emporte :

« On se bat contre des moulins à vent, là. On sait très bien que le problème vient en réalité de beaucoup plus loin, qu’il est le résultat de la diminution progressive des exigences. »

 

Un vagin à la place du coeur

 

Je découvre aujourd’hui tout l’enchevêtrement des enjeux pédagogiques et politiques qui pèsent sur la délibération finale : les débats sur le niveau de cette année et sur le niveau général, la question de l’évolution des programmes scolaires, les controverses sur le rattrapage, la plus ou moins grande sévérité des appréciations sur les livrets scolaires suivant les établissements, la cohérence des décisions prises par le jury, l’interventionnisme de certains inspecteurs…

Pourtant, aucun prof ne paraît blasé. Au contraire, chacun participe quand un cas litigieux se présente, sans pourtant se départir de l’air un peu amer de celui qui participe à la grande braderie du bac, dont le niveau général, dit-on, baisse sans cesse. Une prof de biologie me dit qu’elle a honte d’avoir dû mettre 7/20 à un candidat qui, sur un schéma, a placé le vagin à la place du cœur. Mais les barèmes sont les barèmes.

Au premier jury, il y aura à peine quelques mentions, et aucune mention Très bien. Idem au second jury de la journée. Il paraît, de toute manière (et c’est une vieille rengaine), que le bac ne vaut plus rien.

 

 

Source : Rue89

Auteur : Mathieu Boghossian (professeur)

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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 18:14

«La France n’est pas un pays facile à gouverner. C’est un pays régicide». Dans un rare accès de lucidité, Nicolas Sarkozy, sentant la vague de mécontentement qui commençait à monter contre sa politique, avait un jour fait cet aveu prémonitoire.

«Dégagé» par François Hollande, un homme qu’il a toujours regardé de haut, le désormais ex-chef d’Etat français a vérifié à ses dépends l’implacable maxime qui a coûté la vie à bien des monarques, républicains ou pas.

Et ce n’est sûrement pas sur le continent africain qu’on va pleurer à chaudes larmes la chute du mari de Carla. Rarement un homme politique français n’y aura autant suscité une passion qui a parfois frisé l’animosité. Il faut dire que le désormais ex-locataire de l’Elysée, qui aura connu l’humiliation de ne faire qu’un mandat, n’y est pas allé de main morte pour se faire détester !

 

La fausse rupture avec la «Françafrique»

 

Adepte des discours chocs mais qui s’avèrent souvent creux à l’épreuve du temps, l’annonce faite à l’entame de son mandat d’une «rupture» radicale avec les pratiques incestueuses voire mafieuses que la France entretient avec ses ex-colonies, connues sous le vocable infamant de «Françafrique», avaient suscité beaucoup d’enthousiasme.

Le premier ministre de la Coopération de l’ère Sarkozy avait même naïvement cru à cette profession de foi en déclarant péremptoirement qu’il aller signer «le certificat de décès de la Françafrique».

Hélas, quelques mois seulement après cette sortie qui avait été peu goûté dans certains palais du «pré carré», Jean-Marie Bockel avait été «défenestré» sous la pression de lobbies puissants qui ont toujours fait et défait les carrière à la Rue Monsieur, siège du ministère français de la Coopération, perçu par beaucoup d’Africains comme une sorte de bureau post-indépendance des «affaires indigènes».

Pis, la précipitation avec laquelle Sarkozy s’est empressé à adouber Ali Ben Bongo, qui a succédé à son père, figure tutélaire de la si décriée «Françafrique»,  après son accession au pouvoir à l’issue d’élections contestées, a  plutôt consacré le certificat de décès de la «rupture» annoncée en si grande pompe.

 

L’insulte faite à l’Afrique

 

Si beaucoup de Français n’ont jamais pardonné à Nicolas Sarkozy à peine élu, l’incroyable pantalonnade qu’a constitué sa virée au Fouquet’s avec ses richissimes amis du CAC 40, pour les Africains, un autre motif de colère contre Sarkozy porte un nom: le désormais tristement célèbre «discours de Dakar».

Prononcé au sein d’une université qui porte à son fronton le nom de Cheikh Anta Diop, un des plus illustres et talentueux défenseurs de l'Afrique noire, ce discours a charrié par endroits des clichés qu’on croirait tout droit sorti d’une bafouille de Gobineau.

Avec le sans gêne qui le caractérise, Sarkozy avait osé proclamer que «l’homme africain n’est assez entré dans l’histoire». Malgré le tollé suscité par ses propos racistes, le chef de l’Etat n’a jamais cru devoir s’excuser pour cette insulte faite à l’Afrique entière.

 

Les immigrés, punching-ball de Sarko

 

Faisant feu de tout bois et prêt à tout pour conquérir ou conserver le pouvoir, l’homme qui se décrivait au début de sa campagne présidentielle comme un Français de «sang mêlé» aura fait des immigrés ses principaux boucs émissaires.

S’agit-il de montrer les muscles et d’imprimer un virage sécuritaire à sa politique au ministère de l’Intérieur? Sarkozy déclarera vouloir «nettoyer au Kärcher» les délinquants habitant dans les quartiers difficiles, bien sûr majoritairement habités par des populations issues de l’immigration.

S’agit-il d’agiter l’épouvantail islamiste pour battre le Front national sur le terrain de la démagogie et du populisme? De déclarations fracassantes en discours stigmatisant, le chef de l’UMP, sous les conseils de son gourou de l’ombre Patrick Buisson, n’hésitera jamais à recourir à la surenchère. 

Dans cette véritable course à l’échalote avec l’extrême droite, rien n’était de trop pour Sarkozy.

Comme en témoigne l’inqualifiable «circulaire Guéant», du nom de son ex-bras droit, durcissant les conditions de séjours des étudiants étrangers, y compris comme ceux sortis de l’élite de l’école française comme HEC, Sciences po Paris, Centrale ou les Ponts et chaussées. Tout ça, pour…ça ?

 

Auteur : Barka Ba

Source : SlateAfrique

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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 14:08

Pour un docteur en sciences économiques, il faut dire qu’Abdoulaye Wade a eu une gestion peu orthodoxe du Sénégal. Son héritage fut son boulet et conduisit à sa perte. Mais ces douze années de «wadisme» sont aussi un sujet d’angoisse pour le nouveau locataire du palais de Dakar, tant le pillage des ressources de l’Etat fut érigé en règle de gouvernance.

 

Remettre de l’ordre

 

C’est ce qui a frustré le peuple sénégalais désormais décidé à exercer une surveillance étroite sur la gestion de la chose publique. Comment rétablir la confiance entre le citoyen et l’Etat? C’est un gros travail de moralisation de la vie publique qui attend Macky Sall, et qui pourrait occuper une bonne partie de son mandat.

Du reste, il en est pleinement conscient, lui dont la rupture avec le père spirituel est partie justement d’une affaire de gestion, celle des comptes du sommet de l’OCI (Organisation de la conférence islamique). Un duel sur l’éthique et la morale dans la gestion des deniers publics, dont le dénouement fut le parricide politique du 25 mars 2012, avec la victoire de l’élève sur le maître.

C’est dire que la remise en ordre de la maison Sénégal, du point de vue du train de vie de l’Etat, sera une des priorités du président élu. Le mot «audit» est d’ailleurs souvent revenu dans la bouche de Macky, pendant sa campagne électorale et après son élection. C’est un passage obligé, pour faire l’état des lieux des années Wade.

Pas un secteur de la vie économique qui ne soit affecté par des affaires de détournement, de surfacturations ou de gabegie. L’heure est venue enfin d’en savoir davantage sur les pratiques passées, d’en tirer les leçons pour repartir d’un bon pied. La grande question est de savoir si cet audit sera assorti de poursuites judiciaires en cas de découvertes de malversations.

 

Faire le ménage

 

En tout cas, en chassant Wade, les Sénégalais ont exprimé aussi leur rejet de sa gouvernance économique. Ils attendent de Macky Sall qu’il fasse le ménage. La clique au pouvoir s’est immensément enrichie alors que la majorité du peuple croupit dans la misère. Cette injustice sociale est difficile à supporter par les Sénégalais.

Désormais, ils n’entendent plus ployer sous le joug de dirigeants assoiffés d’honneur et de gains. En principe, Abdoulaye Wade devrait être le premier à applaudir à l’audit proposé par son successeur, si tant est qu’il n’ait rien à se reprocher. Du reste, s’il sort blanchi des différentes investigations, ce ne sera qu’à son honneur. Mais on sait bien que le gaspillage des deniers publics pèse lourd dans le bilan de Wade.

La difficulté pour Macky Sall sera de rendre justice sans pour autant s’adonner à une chasse aux sorcières. Laisser le droit s’exprimer et trancher, voilà ce qu’on attend de lui. En tout état de cause, la priorité est de réduire, de façon drastique, le train de vie de l’Etat. Il y va de la restauration de la confiance entre la classe dirigeante et les populations, en vue de s’attaquer aux grands chantiers prioritaires, dont celui de la lutte contre la vie chère.

 

Mahorou Kanazoé (Le Pays)

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27 mars 2012 2 27 /03 /mars /2012 19:16

Avant même que sa défaite ne soit officielle, Abdoulaye Wade a décroché son téléphone le 25 mars au soir pour féliciter Macky Sall, le vainqueur de la présidentielle. Celui qui a régné sur le Sénégal pendant douze ans évite ainsi de sortir par la petite porte. Alors même que la campagne électorale avait suscité bien des inquiétudes en Afrique tout comme en Occident. Avant même le premier tour de la présidentielle, des médias occidentaux n’hésitaient pas à titrer à la Une: «Wade président à vie».

Son camp n’avait-il pas annoncé une victoire du président de 85 ans dès le premier tour. Avec un score très précis: 53% en faveur du président sortant. Les soupçons d’élection biaisée avaient été notamment alimentés par l’invalidation de la candidature du chanteur Youssou Ndour.

L’opposition accusait le président Wade de ne pas avoir respecté la Constitution. Selon leur interprétation de ce texte, le président sortant ne pouvait pas se représenter devant les électeurs dès lors qu’il avait déjà effectué deux mandats consécutifs. A la veille du scrutin, le climat était d’autant plus lourd que plusieurs manifestants «anti Wade» avaient trouvé la mort lors d’affrontements avec les forces de l’ordre.

 

L'exception sénégalaise

 

En acceptant aussi promptement sa défaite le président Wade a permis au Sénégal de conserver son image de démocratie modèle en Afrique francophone.

«Nous sommes fiers d’être une vraie démocratie. Comme en Europe, les résultats de l’élection ont été connus dès le soir du vote. C’est bien pour l’Afrique, il y a si peu de démocratie sur ce continent», s’enthousiasme Alassane, un étudiant dakarois.

Il est vrai qu'en matière de démocratisation, les bonnes nouvelles ont récemment été rares. Le coup d’Etat du 22 mars a mis brutalement fin à l’expérience démocratique malienne. Le président ATT (Amadou Toumani Touré) a été renversé à quelques semaines de la présidentielle. Il avait été élu démocratiquement: sa chute est donc un revers sérieux pour la démocratisation du continent.

Autre pays phare de la démocratisation en Afrique francophone, le Bénin a connu une présidentielle houleuse en mars 2011. Le président Boni Yayi a été réélu dès le premier tour. Mais son adversaire Adrien Houngbedji s’est autoproclamé président de la République.

En décembre 2010, la Côte d’Ivoire s’était elle aussi retrouvée avec deux présidents. Alassane Ouattara dont l’élection était reconnue par la communauté internationale et Laurent Gbagbo dont la «victoire» avait été validée par le Conseil constitutionnel ivoirien.

Après la présidentielle de novembre 2011, la RDC (République démocratique du Congo) s’est, elle aussi, retrouvée avec «deux chefs» de l’Etat. Joseph Kabila ayant proclamé sa victoire dès le premier tour. Alors qu’Etienne Tshisekedi s’autoproclamait président de la RDC.

Depuis l’indépendance acquise en 1960, le Sénégal a connu quatre présidents et deux alternances. Et jamais aucun putsch. Peu de pays d’Afrique francophone peuvent se targuer d’un pareil bilan.

 

Wade a joué habilement sa partition

 

En acceptant sa défaite, Abdoulaye Wade se ménage une place de choix dans l’histoire africaine, malgré ses errements des derniers mois. Il a su jouer habilement sa partition. Au final, il est remplacé par Macky Sall, un homme qu’il se plaît à présenter comme son «apprenti».

Quoi qu’il en soit, Macky Sall est l’un de ses ex-Premiers ministres (de 2004 à 2007), il appartient tout comme lui à la famille libérale. Sall n’a été exclu du PDS (Parti démocratique sénégalais) qu’en 2008 à la suite d’un différend avec Karim Wade, le tout puissant fils du président. Macky Sall voulait demander des comptes au «ministre préféré du président». Un geste qui a été alors perçu par le clan Wade comme un crime de lèse-majesté.

Lorsqu’il fera l’inventaire de «l'ancien régime», il est fort probable que Macky Sall ne fera pas preuve d’une sévérité excessive. Car après tout, jusqu’en 2008, il faisait lui-même partie de ce clan. Un autre président —issu de l’opposition historique à Wade— n’aurait sans doute pas fait preuve de la même indulgence.

Jusqu’au bout, Abdoulaye Wade est resté d’une grande habileté. En mars 2011, il m’a expliqué qu’il serait candidat en 2012. Je lui ai demandé sur le mode ironique s’il serait aussi candidat en 2017. Il a d’abord répondu «Non, bien sûr», avant de corriger très rapidement.

«Si, je serai aussi candidat en 2017. Si je disais le contraire, les courtisans me lâcheraient tous. Je ne vais pas commettre la même erreur qu’Abdou Diouf en 2000. Comme il avait dit que c’était son dernier mandat, ils l’avaient tous lâché» a affirmé Wade en riant du bon tour joué à son prédécesseur.

Abdoulaye Wade connaissait par cœur l’art de la «transhumance»: une pratique très courante au Sénégal qui veut que les hommes politiques changent très facilement de parti au gré de leurs intérêts du moment.

 

Tentation de s’accrocher au pouvoir

 

Il est certain que le président Wade a été habité jusqu’au bout part la tentation de s’accrocher au pouvoir. Certains de ses proches lui conseillaient de s’accrocher coûte que coûte. Mais il a vite compris que la société civile sénégalaise était bel et bien décidée à le faire «dégager» pour reprendre le terme à la mode à Dakar. Le «Wade dégage» avait même fait florès chez des enfants en bas âge.

La prise de conscience tardive de son impopularité croissante —notamment chez les plus jeunes— a sans doute été accélérée par l’accueil houleux dans son bureau de vote où il a été hué lors du premier tour. Jusqu’alors son entourage préservait le vieil homme des «mauvaises rencontres». Par ailleurs, dès le soir du premier tour, il s’est avéré très difficile d’organiser des fraudes massives. Les médias sénégalais, très dynamiques, communiquent les résultats des bureaux de vote dès leur fermeture. En direct, à l’antenne. Aucun résultat n’est épargné au téléspectateur ou à l’auditeur qui saura combien de Sénégalais de Parme ou de Barcelone ont voté pour Abdoulaye  Wade ou Macky Sall.

Dès les premières heures de la soirée du 25 mars, il était clair que la victoire de Macky Sall était écrasante. Le vote des immigrés lui donnait le plus souvent les trois quarts des suffrages. Même à Touba, la ville sainte des mourides (la confrérie de Wade), le président sortant peinait à faire la différence.

Wade savait que la messe était dite. Une fois encore, il a surpris son monde en jouant aussi rapidement les bons perdants. Le pragmatisme —voire l’opportunisme— est l'un des traits les plus marquants de son caractère. L'année dernière, il n’avait pas hésité à lâcher en rase campagne son «ami» Kadhafi. Alors même que le guide venait régulièrement le soutenir, Wade n’avait pas hésité à effectuer le voyage en «Libye libérée» pour dire au guide qu’il était temps de quitter le pouvoir.

 

Fasciné par François Mitterrand

 

Sa capacité d’adaptation est sans doute l’une des clés de sa longévité en politique. Fin connaisseur de la vie politique française, Abdoulaye Wade était fasciné par François Mitterrand: il admirait notamment «sa ténacité, sa roublardise et sa gestion du temps». Tout comme lui, il se voulait en politique, un sphinx, un roi de l’ambiguïté.

Wade va quitter le pouvoir avec les honneurs, malgré un bilan très contrasté. Très mitigé, notamment du fait de l’accroissement des inégalités sociales et de la gestion peu rigoureuse des deniers publics. Laurent Gbagbo aurait pu connaître un même destin: celui du sage adulé pour avoir su quitter le pouvoir à temps. Mais il y a tout juste un an, il était arrêté. Aujourd’hui, l’ex-président ivoirien croupit dans une prison de la Cour pénale internationale (CPI), il attend d’être jugé.

Lui aussi fin connaisseur de la vie politique française, Laurent Gbagbo avait d’autres lectures et d’autres tropismes: il était fasciné par la révolution française. C’est là qu’il trouvait son inspiration. Même s’il sait sans doute que les «héros» de ces temps lointains finissent, le plus souvent, très mal. La tête sur la guillotine.

Jusqu’au bout, Wade aura laissé toutes les portes ouvertes. Autant de voies tracées pour échapper à un destin tragique à la Gbagbo. A l’image de son inspirateur François Mitterrand, il aura laissé «le temps au temps». Et aussi, apport plus personnel, la démocratie aux Sénégalais.

 

Pierre Cherruau

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20 mars 2012 2 20 /03 /mars /2012 18:14

Sous la tente installée devant la maison familiale, à quelques mètres de la place de l'Obélisque, à Dakar, les convives étaient venus nombreux honorer, comme tous les 11 mars, la mémoire de Cheikh Mbacké Gaïndé Fatma, un personnage historique de la confrérie des Mourides, la confrérie musulmane la plus influente du Sénégal. À un moment des discours, un des disciples se met brusquement à donner de violents coups de tête contre un des piliers métalliques de la tente. Il finit par s’effondrer sur le sol, évanoui. La scène n’a l’air de choquer que ceux qui assistent pour la première fois à une telle cérémonie.

Si tous les mourides ne casseraient pas leur tête pour prouver leur croyance, ils sont cependant nombreux à vouer un grand culte à Serigne Touba, le fondateur du mouridisme. Son nom circule à travers tout le Sénégal, tout comme celui de ses descendants, serignes eux aussi. Mais leur influence ne s’arrête pas là.

 

Corps et âme 


 «Si notre chef [religieux] le décidait aujourd'hui, il pourrait nous faire tous voter pour la personne qu'il préfère, affirme Mamadou Faye Diouf, marchand sur l'avenue Lamine Gueye à Dakar. En fait, nous n'avons pas de choix propre. S'il y a avait un ndiguël (consigne en wolof, Ndlr), c'est ce que nous ferions. C'est Serigne Touba notre chef. Même s'il (l'actuel khalife général des mourides, un des descendants de Touba, Ndlr) nous disait de voter pour un perdant, nous le ferions.»

Pour le sociologue Djibril Diakhaté, le lien entre le marabout et son disciple est l’un des points forts du mouridisme:

«Originellement, le ndiguël, c'est une injonction, c'est plus fort qu'un ordre. Dans la confrérie mouride, lorsque quelqu'un s'y inscrit pour la première fois, il s'agenouille devant le marabout et lui dit “ je vous confie ma vie ici et dans l'au-delà”. A partir de ce moment-là, vous êtes sous la tutelle du marabout. C'est lui votre tuteur, ici et ailleurs. Il est donc en droit de vous donner des injonctions. Et vous, vous êtes dans une logique d'obéissance absolue à toute injonction qu'il vous donne.»

Ce qui fait des marabouts des «porteurs de voix» adulés par les hommes politiques sénégalais de tout bord.

Ainsi, les deux adversaires à la présidentielle, Abdoulaye Wade et Macky Sall, ont démarré la campagne du second tour, en allant près de la ville sainte de Touba, la Mecque du Sénégal, rendre visite au khalife général des mourides. Avant d’aller ensuite rendre hommage aux autres responsables religieux, notamment le chef du tidjanisme (autre grande confrérie) de Tivavouane.

Officiellement les deux candidats à la présidentielle cherchent des prières pour le bon déroulement de leur campagne. Mais, au Sénégal, l’opinion publique est convaincue qu'ils cherchent plutôt à décrocher le fameux ndiguël. Le politologue Babacar Justin N'Diaye a déploré cette situation, où les deux candidats «rampent comme des reptiles» devant le Serigne.

 

Une tradition historique

 

L'opération de séduction des hommes politiques à l’endroit des chefs religieux par les hommes politiques sénégalais ne date pas de Wade. Ni de son prédécesseur Abdou Diouf. Lors de l’élection de 1980, Abdou Diouf avait bénéficié du ndiguël du khalife général des mourides de l'époque. Même Léopold Sédar Senghor, le premier président (un chrétien dans un pays où environ neuf personnes sur dix sont de confession musulmane), avait bénéficié, à l’époque, du double soutien des mourides et des tidianes.

L'influence des chefs religieux remonterait à bien avant l'accession du Sénégal à l'indépendance.  

«Le colonisateur français a eu d'abord à utiliser les armes pour s'installer. Il y a eu des combats entre l'armée coloniale et les royaumes du Walo, du Djolof, du Ndiambour, du Sime, du Saloum… Après la victoire des colons, ceux-ci ont voulu imposer que les colonisés se départissent de leurs traditions. C'est à ce moment-là que les confréries se sont installées, en se présentant comme des boucliers. L'objectif était de préserver la religion musulmane. Dès lors, tous les chefs confrériques au Sénégal ont mobilisé leurs communautés pour faire face aux menées déstabilisatrices sur le plan culturel de l'Occident. A partir d'un certain moment, le colonisateur a compris que pour mener à bien son entreprise, il fallait mener une sorte de pacte avec ces chefs», fait savoir le Pr. Djibril Diakhaté.

Cette bonne entente se serait poursuivie pendant toute l’administration coloniale. Les chefs religieux obtenaient, en retour, certains privilèges comme des exonérations d’impôt. Une pratique que les politiciens du Sénégal indépendant ont perpétuée.

 

Le président décomplexé

 

Ce jeu de rôles a pris une autre dimension depuis l'arrivée au pouvoir, en 2000, d'Abdoulaye Wade. Lequel Wade a signifié plusieurs fois, publiquement, son appartenance au mouridisme. Lors du Magal (le pèlerinage annuel des mourides) de 2010, un de ses ministres, Bécaye Diop, n'a-t-il pas déclaré que «c'est à Touba que les choses [sérieuses] se passent», mettant de côté les villes saintes des autres confréries? Wade, lui-même, lors du Magal 2012, a enfoncé le clou, en affirmant qu'il ne pouvait mettre Touba au même niveau que les autres villes saintes... Il y a peu, dans la presse, Wade était qualifié de «fervent talibé mouride». En visite chez un chef mouride, Abdoulaye Wade a rappelé à son hôte devant les caméras de télévision son engagement de longue date, et sollicité le «soutien» des talibés. Clairement, il sollicitait un ndiguël.

Mais pourquoi un tel intérêt vis-à-vis de l'électorat mouride, pourtant moins nombreux que les adeptes de la confrérie tidjane?

«La communauté tidjane est fragmentée, explique le sociologue Diakhaté, et les orientations ne sont pas les mêmes. Tout ceci est très différent des mourides, où vous avez une seule voix portée par le khalife. Si le Khalife dit une chose, tout le monde le fait.»

Seulement, ces jours-ci, des tensions sont apparues au sein de la grande famille mouride. Début mars, Cheikh Bétio Tioune, un disciple mouride très célèbre dans le pays, a annoncé, lors d’un rassemblement retransmis par la télévision, avoir fait un rêve que Wade recevait un ndiguël de la part du khalife général de la confrérie, Serigne Saliou Mbacké. Ce qui n’a pas manqué de provoquer des remous à Touba, la ville sainte des mourides, où des représentants du khalife se sont empressés de se désolidariser du «rêve» de leur condisciple. «Serigne Saliou n’a jamais donné de consigne de vote», a-t-on relativisé à Touba, peut-être, pour calmer les tensions naissantes.

 

Liberté de conscience

 

À ces tensions, s’ajoutent des critiques, au sein même de la communauté des mourides, au sujet de la corruption. Serigne Fallou Dieng, du Cercle des intellectuels soufis, a fustigé «la régression morale» de certains chefs religieux:  

«Il est triste de constater à quel point Wade a réussi à les corrompre. Il leur distribue des millions de francs CFA à tort et à travers.»

Un peu comme pour illustrer ces travers, le journal Le Quotidien affirme, dans son édition du 20 mars, que «de janvier à mars, Abdoulaye Wade, le président de la République a complètement épuisé les fonds politiques qui lui ont été alloués et [qu'il] a dépensé 60% des crédits de fonctionnement sur le budget 2012 de la présidence de la République.»

Si cela concerne aussi de nombreuses autres catégories, les responsables religieux restent aux yeux des politiques des «partenaires» de choix, la grande majorité des Sénégalais vénérant au moins un serigne.

Moussa Hann, un jeune quincaillier vivant à Dakar, est catégorique:  

«Quoique me demandera mon cheikh, je le ferai sans rechercher le moindre intérêt.»

De fait, quelques serignes mourides semblent  avoir déjà donné leur ndiguël. Mais à l'ère du règne des (nombreux) petits-fils de Serigne Touba, où chacun jouit du morceau de pouvoir rattaché à la taille de son effectif de talibés, il s'agit dans certains cas de mini-ndiguëls. Car, de l'avis général, le seul ndiguël qui prévaut serait celui de l'actuel khalife général des mourides, Sidy Mokhtar Mbacké, le deuxième petit-fils de Touba à régner sur la communauté mouride. Or, jusqu'à présent, il n'a adoubé aucun candidat, préférant conseiller aux candidats d'œuvrer au bien-être du pays. Pour l’heure, l’on ne saurait dire s’il s’agit d’une simple prudence ou de la prise de conscience du vent de changement qui souffle dans le pays.

Bassirou Seck, papetier dakarois, le dit sans ambages:  

«Je n'attends pas de mon marabout qu'il me dise pour qui voter. Mon serigne, je l'écoute en matière de religion, afin qu'il me mène vers Dieu. Au moment du vote, c'est moi qui choisis qui je veux.» 

 

Moctar Kane

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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 11:43

Malgré de solides études et des promesses d’embauche, les étudiants étrangers se heurtent à la circulaire du printemps dernier qui durcit l’attribution du statut de salarié. Autour du Collectif du 31 mai, la riposte s’organise.

 

Son entreprise l’a prévenu : il sera licencié dans quelques jours. Tarik El-Hajjar, jeune Marocain de 25 ans, collait pourtant parfaitement au poste. Bardé de diplômes (double master obtenu en France), sourire hollywoodien, tee-shirt turquoise, regard franc. Il a décroché sans mal un poste de consultant junior chez Capgemini, une boîte de conseil. Promesse d’embauche signée avant la fin de ses études, c’est dire.

Mais depuis cinq mois, son avenir en France est en suspens. Il attend une réponse de la préfecture d’Amiens (Somme) à sa demande de changement de statut pour passer du visa d’étudiant à celui de salarié. Dans quelques jours, son titre de séjour arrive à expiration, il ne pourra plus travailler. «J’étais bien parti. J’ai réussi mes études, j’ai de l’ambition. Si j’en suis là, c’est grâce à la France. J’avais juste envie de rendre un peu de ce qu’on m’a donné en travaillant quelque temps ici, en payant des impôts. Ça n’allait pas plus loin. Nous dire non maintenant, c’est difficile à comprendre.»

Tarik fait partie du Collectif du 31 mai qui représente ces jeunes étrangers non-ressortissants de l’Union européenne, fraîchement diplômés en France, mais empêchés d’y travailler. Ils sont chinois, américains, canadiens, africains… Souvent issus de bonne famille, ils parlent plusieurs langues et leur profil séduit les entreprises. Mais dans le pays de Nicolas Sarkozy, ces talents que les économies du monde entier se disputent sont désormais persona non grata, au même titre que les sans-papiers.

Tout est parti de cette fameuse circulaire du 31 mai 2011. Les ministres de l’Intérieur et du Travail, Claude Guéant et Xavier Bertrand, exigent des préfectures qu’elles examinent avec «plus de rigueur» les demandes d’autorisation de travail des immigrés, étudiants compris, quel que soit leur niveau d’études, et même s’ils ont été formés en France.

 

Une paperasse monstre

 

Obtenir le changement de statut pour passer du visa étudiant à celui de salarié n’a jamais été simple. Les conditions à remplir sont très strictes, et seule une poignée de diplômés des plus grandes écoles et universités peuvent y prétendre. Environ 7 000 chaque année. Il faut présenter une promesse d’embauche pour un CDD d’au moins six mois, payé une fois et demie le Smic au minimum, convaincre l’employeur de payer une taxe et l’aider à remplir une paperasse monstre pour justifier du choix d’un étranger plutôt que d’un Français.

Mais depuis la parution de la circulaire, et malgré les correctifs apportés par le ministère de l’Intérieur le 12 janvier, le respect de ces conditions ne suffit plus. Les préfectures traînent dans l’examen des dossiers, les réponses varient du tout au tout selon les agents. L’arbitraire est devenu la règle. Les premiers refus sont tombés l’été dernier, prenant de court les jeunes et leurs employeurs.

Ekaterina Tyunina, une Russe de 27 ans, venait de terminer un master de lettres modernes à la Sorbonne. Elle avait trouvé un poste de conseillère clientèle dans une banque, via le très sélectif concours Phénix qui permet d’insérer des étudiants en sciences humaines dans de grandes entreprises. «On était 500 candidats au départ, et 26 à la fin. J’avais passé toutes les étapes de sélection et en août, j’ai reçu un courrier de la préfecture : changement de statut refusé au motif d’une inadéquation entre mon profil et le poste, raconte-t-elle la voix tremblante. C’est pourtant la raison d’être de ce concours ! Depuis, c’est le désespoir. J’ai tenté un recours, mais la banque qui m’a recrutée m’a lâchée. Jamais je n’aurais pensé me retrouver dans une telle situation.»

Epuisée nerveusement, elle assiste pour la première fois à une réunion du Collectif du 31 mai. Ils sont une dizaine autour de la table, en majorité des filles. Au départ, ce devait être un brunch chips et croissants dans un appart. Finalement, c’est un apéro dans un bar parisien. On prend des nouvelles des uns et des autres. Très vite, la discussion s’engage sur la mobilisation. «La circulaire nouvelle version est-elle appliquée ? Change-t-elle les choses sur le terrain ? Combien ont jeté l’éponge et ont quitté la France ? Il faudra que vous nous fassiez un point sur le recensement», questionne, façon mitraillette, Fatma Chouaieb. Tunisienne, 24 ans et tout juste sortie d’HEC, elle est l’une des fondatrices du collectif.

 

Motifs farfelus

 

C’était début septembre. «Comme beaucoup, j’attendais la réponse de la préfecture. Jusque-là, c’était compliqué de réunir toutes les pièces demandées, mais une fois que le dossier était complet, on avait une réponse positive dans les trois semaines. Il n’y avait pas de mauvaises surprises.» Avec un pote de promo, Nabil Sebti, ils sont informés de plusieurs refus pour des motifs farfelus et des délais de réponse qui n’en finissent pas - les premiers effets de la circulaire du 31 mai, encore confidentielle. Les deux camarades ouvrent alors un groupe «étudiants étrangers» sur Facebook pour prendre la température. Le thermomètre grimpe vite, ils sont plusieurs centaines à se manifester. «On a organisé une réunion sur l’esplanade des Invalides à Paris. Au début, l’objectif, c’était de partager nos expériences pour s’entraider. Ça n’allait pas plus loin.»

Parmi les pionniers, on trouve donc Fatma et Nabil, mais aussi Hajer Gorgi, tunisienne, diplômée d’une école d’ingénieurs, une étudiante de Sciences-Po Paris qui met un point d’honneur à préserver son anonymat et Vincent Chauvet, un Français pure souche, promo HEC, candidat malheureux à l’ENA et militant au Modem. «C’était assez évident pour moi de les soutenir, même si, au départ, ils n’étaient pas dans une logique de revendiquer quoi que ce soit, explique-t-il. En tant qu’étrangers, ils ne se sentaient pas légitimes à critiquer la politique du gouvernement.»«Beaucoup d’entre nous viennent du Maghreb, raconte Tarik. Dans nos pays, on n’a pas l’habitude de dire non, de descendre dans la rue comme vous. Jamais je n’aurais pensé faire ça un jour : manifester avec les gros bras de la CGT qui soutiennent le combat des sans-papiers.» «C’est courageux, beaucoup ont peur d’être fichés, témoigne Karim Farih, ingénieur marocain. C’est important de se mobiliser, même si le mal est fait. Aujourd’hui, les services des ressources humaines ne veulent même plus entendre parler des diplômés étrangers pour s’éviter les complications.»

«C’est un non-sens, analyse pour sa part Fatma. Et c’est parce que notre cause est juste que le mouvement a pris.» En quelques mois, le collectif parvient à s’imposer sur la scène médiatique et politique. «On avait les bons ingrédients : les ressources intellectuelles, le réseau, du temps, et une cause qui suscite la sympathie : la stigmatisation de l’étranger atteint même le jeune diplômé. Après le plombier polonais, l’ingénieur marocain !» poursuit Fatma.

Au début, ils carburent de 9 à 21 heures, se lancent dans un fastidieux travail de recensement des refus et des sans-réponse. En février, le compteur affiche 850 cas non réglés ou refusés. Belle gueule, excellent orateur, Nabil Sebti se farcit les plateaux télé jusqu’à l’écœurement. Rentré depuis au Maroc, il confie avoir eu du mal à supporter la pression médiatique et cet impératif d’incarner le mouvement. Efficace, pourtant. «Nous avions une stratégie, détaille-t-il. On s’est rapprochés d’acteurs associatifs, syndicaux et politiques afin de gagner en crédibilité, donc en légitimité, les deux nourrissant notre visibilité.»

 

Pétition et parrainage

 

Premiers à apporter leur soutien : les représentants des grandes écoles et des universités, inquiets des retombées désastreuses de la circulaire sur l’image de la France. Dès juillet, le patron de la Conférence des grandes écoles, Pierre Tapie, et celui de l’Association des entreprises privées, Maurice Lévy, écrivent en toute discrétion à Claude Guéant. D’après eux, la France se prive de talents qu’elle a formés et qui seront ensuite de précieux vecteurs d’influence dans la compétition économique mondiale. «Demain, ces jeunes achèteront français et permettront à la France de signer de gros contrats. La justification économique qui consiste à dire qu’il n’y pas assez de travail pour tout le monde ne tient pas, c’est un raisonnement à courte vue», abonde Louis Vogel, président de la Conférence des présidents d’université.

Claude Guéant reste inflexible, suscitant quelques remous dans la majorité. Entrent alors dans la bataille : les syndicats étudiants (Unef, Confédération étudiante), la CGT, les politiques - notamment le Parti socialiste et Europe Ecologie-les Verts. En pleine campagne présidentielle, l’affaire tombe à point nommé. Des personnalités de tous bords sont appelées en renfort. Le professeur au Collège de France Pierre Rosanvallon, le président d’université Axel Kahn, le sociologue Edgar Morin, la comédienne Carole Bouquet, le climatologue Jean Jouzel… A ce jour, leur appel pour l’abrogation de la circulaire a recueilli 35 000 signatures.

Chacune des personnalités parraine un jeune, l’appuie dans ses démarches. L’historien Pap Ndiaye a pris sous son aile Aymane, ingénieur informaticien marocain, dont la situation vient de se débloquer. «J’ai un ami qui travaille au cabinet du président du Sénat. C’est désolant de devoir user de passe-droit, c’est contraire à l’esprit républicain, mais il y a urgence, explique-t-il. Il faut encore tenir trois mois, en espérant un changement de président.» Le PS a promis l’abrogation, si François Hollande est élu. Les correctifs apportés par Claude Guéant le 12 janvier n’ont rien arrangé. «Pire, on a rajouté de la complexité et de la confusion. Beaucoup de cas restent bloqués», déplore le collectif, qui maintient la mobilisation. «Nous n’avons pourtant pas connaissance de blocages particuliers, rétorque le cabinet du ministre. Le nouveau texte clarifie les critères.»

Fatigués, de plus en plus de jeunes décident de partir, àl’image de Karim : «Je retourne au Maroc. Rester ici, c’est insultant. Quand on parle des Français qui vont travailler à l’étranger, on dit des expats. Nous, on nous traite d’immigrés, comme si nous étions un fardeau.»

 

Auteur : Marie Piquemal

Source : Libération

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29 décembre 2011 4 29 /12 /décembre /2011 14:09

Depuis quelque temps, de folles et persistantes rumeurs annoncent un passage turbulent pour le franc CFA. A compter de 2012, sa parité avec l’euro devrait changer. Certaines parlent d'une conversion de 1 euro pour 1.000 francs CFA. La perspective de la dévaluation du franc CFA inquiète déjà nombre de citoyens des pays ayant en commun cette monnaie: les anciennes colonies françaises d'Afrique. EIles sont les seules sur le continent à disposer encore d’une monnaie arrimée à une monnaie étrangère: le franc français hier et l’euro aujourd’hui.

 

Les monnaies indépendantes gagnantes

 

Les pays anglophones, lusophones et arabes, quant à eux, se sont évertués à asseoir leurs propres institutions et à battre leurs propres monnaies. Ce qui ne les empêche pas de faire leur petit bonhomme de chemin au plan économique, en toute indépendance vis-à-vis des anciennes puissances coloniales. Le Ghana  et le Nigeria, entre autres, utilisent ainsi respectivement le Cedis et le Naira. Ces monnaies autrefois trop fluctuantes ont fini par se stabiliser. C’était des monnaies faibles aux yeux des Africains francophones qui s’en moquaient par rapport au franc CFA artificiellement fort. Mais actuellement, elles sont les principales monnaies des grands échanges de l’Afrique de l’ouest. Elles pourraient même devenir des monnaies fortes si la perspective de la dévaluation se confirmait. Cependant que les pays francophones de l’espace CFA se contentent toujours, pour leur part, de leur parapluie monétaire français ou européen. C’est selon.

En dépit de la dévaluation brutale intervenue en 1994, les pays de la zone CFA n’ont pas cru devoir tirer des enseignements. Résultat: le traumatisme psychologique de cette époque resurgit et sème la panique partout. Seuls ceux qui ont la possibilité de placer leur argent en Europe ne s’en inquiète pas outre mesure. Bien au contraire. Mais ils ne sont pas légion.

 

Une hausse des prix inévitable

 

La grande majorité des ressortissants de la zone CFA s’attend donc à vivre des mésaventures pires que celles de la précédente dévaluation. Outre la baisse du pouvoir d’achat, il y a de surcroît la flambée anarchique des prix sur les marchés qui sont à craindre. Et surtout l’incapacité des Etats à les réguler afin de juguler l’inflation consécutive. Pour les commerçants peu scrupuleux, c’est une aubaine. Les prix des produits importés vont passer du simple au double, voire au triple. Y compris ceux des anciens stocks. Face aux réactions des marchés, même les produits locaux qui n’ont rien à voir avec la dévaluation connaîtront également une hausse de prix vertigineuse. Au motif que les prix des produits importés ayant grimpé, il doit en être de même.

«La dévaluation, tout le monde en parle présentement. Cela nous fait peur. Mais qu’est-ce qu’on peut faire contre. Si ça arrive, nous les commerçants de Dantokpa nous allons augmenter aussi les prix de nos produits. C’est normal. Même les produits locaux…oui, même les produits locaux. Pourquoi pas? Pourquoi voulez-vous que les autres haussent leurs prix et que nous nous n’en fassions pas autant. On est sur le même marché», réagit Yao Ablavi qui vend des produits vivriers au marché international Dantokpa de Cotonou (capitale économique du Bénin) en dit long sur la tendance à venir des marchés.

 

Conflis sociaux en perspective

 

Les organisations syndicales affûtent déjà leurs armes face aux inflations éventuelles. Concernant le pouvoir d’achat des travailleurs, les explications risquent fort d’être houleuses avec les gouvernements. Une mauvaise gestion des conséquences de la dévaluation peut à tout moment entraîner des crises sociopolitiques. Lesquelles sont susceptibles de dégénérer, si l’on n’y prend garde, en des crises graves. Au point même de menacer la paix sociale et la stabilité politique de certains pays. Autant dire que c’est une mauvaise période que les Africains s’apprêtent à traverser, avec de grandes interrogations.

Mais la question que l'on se pose de plus en plus est de savoir pourquoi il faudrait continuer à arrimer le franc CFA à l’euro. Non sans caricature et humour, Gilbert Koayema, un enseignant du primaire au Bénin qui redoute la dévaluation donne son point de vue:

«Nos dirigeants sont incapables de retenir une seule bonne leçon. Ils iront s’asseoir comme de petits écoliers devant Nicolas Sarkozy et il va leur dire : bon, voilà, à partir de demain 1 euro = 1.000 francs CFA. La leçon est terminée. Ils diront merci maître et ils reviendront nous la répéter comme des perroquets. C’est ça encore hélas, notre Afrique, 50 ans après les indépendances. Comment voulez-vous que l’Afrique se développe ainsi?»

En attendant, les rumeurs de la dévaluation n’ont de cesse d’enfler. Sans que des voix autorisées ne viennent formellement les démentir. C’est qu’en réalité, les Africains eux-mêmes n’en doutent plus. Dans le contexte de crise économique actuelle en Europe, il ne peut en être autrement. Sauf par extraordinaire retournement de situation. Un miracle auquel plus personne ne croît, même en Afrique.

 

Auteur : Marcus Boni Teiga

Source : SlateAfrique

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9 décembre 2011 5 09 /12 /décembre /2011 22:45

Le président de la République, Me Abdoulaye Wade a encore fait des promesses aux Sénégalais. Après le tramway, qui semble d'ailleurs avoir été abandonné, place au chemin de fer automatique.

Face aux transporteurs, dans la salle de l’Unité Africaine du Cices, Me Wade a promis d’aller vite vers la réalisation de ces promesses. « Il faut penser aux zones enclavées et j’aimerais que ce programme soit exécuté le plus rapidement possible », rapporte le journal Walf GrandPlace.

Une promesse qui laisse certains sceptiques, le chef de l'Etat qui présidait une rencontre sur la modernisation des secteurs du transport, annonce l’arrivée de 700 nouveaux minibus et 265 autobus qui seront livrés au début du mois de janvier.

 

 

Source : SenewebNews

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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 15:36

La crise économique qui a mis l’Europe dans la tourmente ne semble apparemment pas inquiéter outre mesure les dirigeants d’Afrique et les citoyens africains. Comme le dernier wagon d’une locomotive en cours de déraillement, ils attendent de façon stoïque et résignée les répercussions inévitables du choc de l’accident. Cependant, ils gardent l’espoir que les conducteurs la maîtriseront avant. Rien ne dépend donc d’eux. C’est l’indépendance et vive l’indépendance!

 

L'Afrique, à dix mille lieux de la crise

 

Pour les Africains qui sont éternellement en crise, «cabri mort n’a pas peur de couteau» pour reprendre un adage ivoirien. Ce n’est point une crise de plus qui changera grand-chose à la situation des Africains déjà largement précaire dans l’ensemble. Pour eux, le pire n’est pas à venir. Le cri du désespoir est sorti depuis fort longtemps: «s’en fout la mort», comme on dit ici sous nos cieux. Si les Africains observent avec une impuissance certaine les tribulations de la monnaie européenne et les conséquences de la crise, leurs dirigeants le sont beaucoup moins. Car ils sont plus préoccupés non pas par les conditions de vie à venir de leurs concitoyens mais par la survie de leur régime face à cette perspective. Sait-on jamais? Après les révolutions arabes, il ne faut jamais dire jamais.

Les Européens, avec la France et l’Allemagne dans le wagon de tête, en bons conducteurs, se démènent comme de beaux diables pour maîtriser la locomotive en furie. Avec maintes concertations, des budgets maniés et remaniés, des sacrifices chaque jour imposés aux citoyens européens, l’Union européenne tente vaille que vaille de freiner la locomotive dans sa folle course vers l’abîme.

Au lieu de se résigner et de prier Dieu pour que le malheur n’arrive point, les Africains pourraient bien aussi prendre des initiatives afin d’éviter le pire, voire d’en tirer des leçons avantageuses pour l’après-crise. Tant qu’à amortir le choc, il faut déjà s’y préparer. Ce n’est pas les domaines dans lesquelles il est possible d’engager des actions qui manquent.

 

Réduire le train de vie de l'Etat

 

Le président béninois, Boni Yayi, qui voulait supprimer depuis quelque temps les primes et autres avantages aux fonctionnaires de l’Etat n’a pas eu meilleure occasion. Il a suffi d’un communiqué laconique: 

«Sur instructions du président de la République, chef de l’Etat, chef du gouvernement, il vous est demandé de faire procéder, dès à présent, à la suspension du paiement des accessoires de salaire (primes et indemnités) dans les sociétés et offices d’Etat sous votre tutelle en attendant de nouvelles mesures à prendre par le gouvernement. En conséquence, seuls les salaires seront payés aux employés et agents relevant de ces structures. Des contrôles seront effectués par les organes compétents pour vérifier la mise en œuvre effective des présentes prescriptions».

Cette mesure ne réjouit évidemment pas les fonctionnaires béninois, loin s’en faut. Mais elle réduit tout de même les dépenses de l’Etat. Seulement voilà: là où le bât blesse, c’est que le gouvernement Boni Yayi ne dit pas ce qu’il fait pour réduire le train de vie de l’Etat et des personnalités politiques dont on sait que leurs salaires contrastent avec le niveau de vie général. Ce qui risque fort de donner raison aux syndicalistes avec lesquels il avait déjà maille à partir. Car les mesures d’austérité ne sauraient concerner seulement que les fonctionnaires.

C’est un secret de polichinelle que les personnalités politiques sont généralement les mieux lotis en Afrique. La politique est ainsi le plus grand et le plus généreux employeur des sociétés africaines. Tant et si bien que ceux qui ont bien compris l’avantage à en tirer n’hésitent pas à abandonner leurs professions pour faire carrière en politique.

«Pour vivre mieux, il faut faire la politique, sinon c’est elle qui va vous faire», argue-t-on souvent en Afrique.

Pour faire des économies budgétaires, les citoyens africains ne demandent pas forcément à leurs chefs d’Etat d’avoir l’ingéniosité ou le courage politique de l’ancien président du Burkina Faso, Thomas Sankara. Lequel, en son temps, avait notamment fait remplacer les Mercedes par des Renault 4 en guise de voitures de fonction, contraint les dirigeants à voyager en classe économique et réduit de façon drastique les dépenses de l’Etat. Mais en se voulant modeste, à la hauteur de leurs moyens, il est tout aussi possible de faire des économies en choisissant des voitures moins coûteuses et difficiles à entretenir, en évitant des dépenses somptuaires ou de vivre au-dessus de ses moyens...

Aussi paradoxal que cela puisse paraître pour des pays qui se disent pauvres ou en développement, ils ont cette propension à distribuer aux directeurs et autres chefs de services des véhicules qu’ils utilisent à longueur de journée en dehors même des missions officielles et de l’exercice de leurs fonctions. Au lieu de cela, il serait tout aussi plus judicieux de leur faire acheter leurs véhicules de service. Ce qui indéniablement les obligerait à mieux les utiliser et les entretenir. Avec une panoplie de mesures de ce genre, les Etats africains pourraient certainement faire de grandes économies afin de compenser leurs énormes déficits budgétaires.

 

Vers une économie formelle ?

 

Si les Africains veulent réellement sortir de leur sous-développement, la crise économique actuelle est certainement une occasion d’en poser les jalons. L’Afrique ne saurait en effet continuer indéfiniment sa fuite en avant par rapport aux grandes questions sociétales qui se posent désormais à elle. Entre une société traditionnelle de l'économie informelle et une société moderne de l'économie formelle, il n’y a plus de place à l’hésitation dans le contexte mondial actuel. Un choix doit être fait quant à l’avenir. Quel qu’il en soit, il ne règlera certes pas tous les problèmes économiques, tant qu’ils ne privilégieront pas la production des biens à celle de l’offre des services et à l’exploitation des ressources naturelles qui sont épuisables.

Dans la plupart des pays du continent, beaucoup de secteurs économiques souffrent d’une absence cruelle de législation et d’organisation qui entraînent des manques à gagner considérables pour les Etats. Ce n’est un secret pour personne: les opérateurs économiques qui s’évertuent à être en règle sont malheureusement trop souvent ceux qui sont les plus pénalisés. Ce qui encourage l’informel et plombe la fiscalité. Sans compter que parfois, c’est la fiscalité même qui plombe l’entreprise privée et prive l’Etat de recettes. Beaucoup de textes et lois se révèlent être alors des ornements juridiques plutôt que des arsenaux juridiques. Dans ce registre, on peut citer la loi sur la libre circulation des personnes et des biens dans l’espace de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (Cédéao). Adoptée depuis plusieurs décennies, c’est curieusement quand les citoyens de la Cédéao ont leur titre de voyage en règle qu’ils sont malmenés aux frontières terrestres des pays membres, contrairement à ceux qui voyagent sans document et qui payent leur passage. Le Nigeria est champion en cela. Si bien qu’on dit souvent qu’il vaut mieux ne pas présenter de titre de voyage quand on passe sa frontière.

 

Un impôt sur les revenus

 

Dans plusieurs secteurs comme le foncier, l’immobilier, les transports, le tourisme, l’agriculture et autres services, des réformes structurelles bien pensées sont susceptibles d’apporter une certaine embellie aux économies nationales. Pourvu que les législateurs n’adoptent pas des lois pour la forme, tout juste bonnes pour les tiroirs des administrations et que les économies continuent à fonctionner de manière plus ou moins souterraine. Là où les pays africains pourraient aussi agir pour non seulement renflouer les caisses de leurs Etats, mais également lutter contre la corruption, c’est avec un impôt sur les revenus de leurs concitoyens. L’Afrique est certes pauvre, mais il y a une minorité de gens qui sont riches, parfois même plus riches que leurs Etats, sans que les activités qu’ils mènent ne justifient cependant leur fortune, pour la plupart. Ce serait déjà une source de recettes pour les Etats si on commençait déjà par leur faire payer un impôt. En y ajoutant la classe moyenne de plus en plus importante, il y a bel et bien de quoi boucher des trous dans des budgets.

Comme on peut s’en rendre compte, nombre de pays africains économiquement malades peuvent bien encore procéder à leur automédication. Avec un peu de rigueur et de discipline, ils pourraient ainsi régler un grand nombre de leurs problèmes économiques. Malheureusement, ils ne connaissent pas la maxime qui dit: «mieux vaut prévenir que guérir». Ils attendent toujours d’être exsangues pour que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international viennent à leur chevet avec ses potions magiques. Sans se soucier du fait que les effets indésirables des médicaments des institutions de Bretton Woods seront incalculables pour les générations futures.

 

Auteur : Marcus Boni Teiga

Source : SlateAfrique

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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 19:59

Et voilà que l’on reparle encore de la dévaluation du franc CFA! Comme c’est souvent le cas ces derniers temps, ce sont les difficultés financières et économiques que rencontrent de nombreux pays de l’Union européenne (UE) qui relancent les rumeurs et enflamment le cyberespace africain à propos d’une dévaluation qui serait d’ores et déjà programmée pour le 1er janvier 2012. La question posée est de savoir si la parité fixe qui lie l’euro à la monnaie africaine (1 pour 655,957) se justifie dans une conjoncture économique marquée par un net ralentissement de l’activité en Europe et par de sérieux doutes sur l’avenir de la monnaie unique de ce continent.

La problématique est connue. Les partisans d’une dévaluation estiment qu’elle permettrait d’augmenter les exportations africaines à destination de l’Europe mais aussi de la zone dollar (en dévaluant le franc CFA, on lui permet d’être moins pénalisé par la vigueur, certes relative, de l’euro par rapport au billet vert étasunien). A l’inverse, ses adversaires estiment qu’une telle opération ne se justifie pas. Pour eux, la situation économique et financière des six pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) et des huit pays de l’Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest (UEMOA) - ces deux zones monétaires utilisant le franc CFA – n’ayant rien à voir avec celle de 1994, date de la dernière dévaluation de cette monnaie. 

 

Propos contradictoires

 

C’est l’avis de l’économiste Abdourahmane Sarr, président du Centre d'Etudes pour le Financement du Développement Local (Cefdel) à Dakar.

«Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de dévaluer le franc CFA à ce stade surtout avec des réserves de change équivalentes à sept mois d'importations de biens et services pour l'UEMOA et presque 40 pour cent de la masse monétaire au sens large», explique-t-il à SlateAfrique. Pour autant, cet ancien représentant du Fonds monétaire international (FMI) au Togo et au Bénin précise tout de même que «cela ne veut pas dire que le franc CFA est à son niveau d’équilibre et qu’il n'est pas surévalué».

Lucas Abaga Nchama, gouverneur de la Banque des Etats de l’Afrique centrale (BEAC) doute lui aussi de la pertinence d’une dévaluation. D’ailleurs, pour lui, il «n’y a pas lieu de penser qu’une dévaluation du franc CFA va avoir lieu». Tenus le 24 novembre à l’issue de la session extraordinaire du comité de politique monétaire (CPM) de la BEAC à son siège de Yaoundé au Cameroun, ces propos n’ont pas pour autant fait disparaître les rumeurs. Et ces dernières ont même été renforcées par Mabri Albert Toikeusse, ministre d’Etat ivoirien du Plan et du Développement, qui a affirmé, le 24 novembre dernier que «la dévaluation n’est pas une catastrophe» et qu’elle pourrait même «générer des milliards (de francs CFA) si elle est anticipée» tout en donnant «plus de valeur aux produits d’exportation entre les pays membres» de la zone CFA.

 

Modification du statut du franc CFA

 

De façon générale, Abdourahmane Sarr, est partisan d’une modification du statut actuel du franc CFA.

«Je pense qu'il est temps de penser à faire évoluer le régime de change vers quelque chose de plus flexible ce qui pourrait se traduire en une perte de valeur par rapport à l’euro et ou le dollar» explique-t-il en précisant qu'il serait «possible d'obtenir les effets d'une dévaluation sans dévaluer le franc CFA lui-même». Une approche qui passerait par l’introduction de monnaies complémentaires au franc CFA et que, d’ailleurs, l’économiste préconise aussi dans le cas de la Grèce.

«Le Cefdel veut faire la promotion de monnaies complémentaires régionales au Sénégal et en Afrique de l'Ouest comme solutions à la problématique du financement du développement local et permettre aux communautés de base africaines de renaître», explique-t-il. Pour résumer, cette approche propose l’existence de monnaies complémentaires qui pourraient être utilisées, via une institution financière, par les populations «qui ne sont pas suffisamment bancarisées» et qui n’ont donc pas accès au crédit. Ce mécanisme «équivaudrait à une bancarisation sous une forme physique et pourrait stimuler les économies locales» tout en évitant de dévaluer la monnaie nationale.

 

La fin d'un lien colonial entre l'Afrique et la France ?

 

En attendant que les propositions d’Abdourahmane Sarr se généralisent, il est difficile de savoir si la dévaluation tant redoutée aura lieu ou non. Mais, comme c’est toujours le cas avec cette question qui revêt un caractère hautement émotionnel en Afrique, le débat sur le niveau de la parité fixe entre l’euro et la devise africaine a plutôt tendance à faire oublier l’essentiel.

En effet, ce n’est pas un hasard si les rumeurs à propos d’une modification de cette parité se propagent au moment où l’on doute de plus en plus de la cohésion de la zone euro. A ce sujet, il faut savoir que le franc CFA bénéficie de la garantie de convertibilité du Trésor français. La question est donc simple : quel est l’avenir de cette garantie à l’heure où Paris et Berlin envisagent de nouvelles solutions institutionnelles pour faire face à la défiance des marchés vis-à-vis des besoins financiers (et donc d’endettement) de la presque totalité des pays européens? Quel que soit le mécanisme trouvé, la France réussira-t-elle (le voudra-t-elle) à maintenir cette garantie? L’Allemagne l’acceptera-t-elle? Si, d’aventure, ces deux pays européens arrivent à s’entendre sur une union budgétaire d’ici la fin janvier 2012, qui peut jurer que cela n’affectera pas le statut du CFA ou, du moins, sa valeur par rapport à l’euro?

 

Perpétuation d’un lien colonial

 

Du coup, la balle est dans le camp des dirigeants africains. Au lieu de les angoisser, cette incertitude pourrait s’avérer salvatrice. En effet, les pays d’Afrique centrale et de l’ouest pourraient enfin décider d’en finir avec cette garantie de convertibilité du Trésor français qui n’est rien d’autre que la perpétuation d’un lien colonial qui ne dit pas son nom. C’est bien de cela qu’ont conscience tous les Africains qui débattent actuellement de la valeur du franc CFA. Ainsi, la parité avec l’euro n’est rien d’autre que l’arbre qui cache le sujet crucial de l’indépendance monétaire d’une grande partie de l’Afrique subsaharienne.

 

Auteur : Akram Belkaïd

Source : SlateAfrique

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Published by Laurent - dans Revue de presse
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