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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 13:57

Cela commence à quelle heure une révolution? Sans doute un peu en retard: si l’on croit les horaires sénégalais. La marche anti-Wade du 7 février devait commencer à dix heures. Mais elle débutera deux heures plus tard. Alors que l’épais nuage de poussière rouge et grise d’harmattan commence à se dissiper, comme un nuage de vapeur qui s’évaporerait alors que la température monte dans le chaudron dakarois.

Des centaines de jeunes Sénégalais sont rassemblés devant l’université Cheikh Anta Diop. Un symbole fort. Cette université est la plus prestigieuse d'Afrique de l’ouest. Un mastodonte que les Sénégalais surnomment le dragon. Un leader étudiant, Mamadou Diop, ce jeune père de famille a été écrasé le 31 janvier 2011 par un véhicule de police. Depuis lors, l’université est en révolte. Elle s’embrase régulièrement, ses murs en portent les stigmates. Depuis le début de l’année universitaire, les cours n’ont pas eu lieu. «L’année blanche sans cours devient presque inéluctable», explique un étudiant en droit.

 

L'université est un champ de bataille

 

Ce jour là une grande marche est organisée par le M23, un collectif qui regroupe les opposants au régime Wade: ceux qui refusent qu’il se présente à la présidentielle du 26 février. «Nous considérons qu’il a déjà effectué les deux mandats auxquels il avait droit. Il est au pouvoir depuis 2000. Douze ans, ça suffit», explique un jeune du M23. Il commence à s’échauffer au rap de la sono qui crache «Gorgui (le vieux en wolof) faut pas forcer». Une invitation à quitter le pouvoir pour le président âgé de 86 ans, qui souhaite effectuer un nouveau septennat.

Les manifestants veulent traverser la ville de Dakar; se rendre jusqu’au ministère de l’Intérieur et signifier aux autorités que le président Wade n’a pas le droit de se représenter. Même si le conseil constitutionnel a validé sa candidature. «Ils ont été nommé par le président Wade. Et ils ont cédé aux gratifications financières du régime», affirme l’un des jeunes en colère.

A l’annonce de la décision du conseil, des manifestations avaient éclaté dans Dakar. C’est lors de ses affrontements du 31 janvier que le leader étudiant Mamadou Diop est mort. Deux habitants de Podor dans le nord du Sénégal sont tombés sous les balles de la police.

L’université ressemble encore à un champ de bataille. De rudes combats s’y déroulent presque chaque semaine.

«L’un des grands axes qui y mène est d’ailleurs appelé couloir de la mort c’est un cul de sac si les étudiants se font attraper. Là, ils passent un très sale quart d'heure: la mort de l’étudiant Diop les a d’autant plus choqué qu’un autre étudiant avait été tué exactement le même jour, il y a onze ans» explique un étudiant qui s’enferme dans sa chambre universitaire pour éviter les mauvais coups.

L’université est en ébullition, elle attend avec impatience le début de la marche. Mais le cortège peine à se mettre en branle. «Avant de partir il faut que tous les ténors des partis d’opposition arrivent», explique l’un des responsables du service d’ordre mis en place par le M23. Ousmane Tanor, le leader du parti socialiste se ferait désirer. Qui va ouvrir le cortège les socialistes de Tanor ou les libéraux de Idrissa Seck? La bataille des égos bat son plein. Certains marcheurs font grise mine. «Nous commençons déjà à nous diviser: Macky Sall l’un des plus importants leaders de l’opposition ne participe pas à la marche. Il préfère aller faire campagne dans les milieux rurales», explique un manifestant mécontent.

«S’il commence à faire cavalier seul, c’est peut être parce qu’il sent qu’il a toutes les chances de se retrouver au second tour de l’élection», explique un autre manifestant, plus compréhensif. Il ajoute: «Macky Sall, lui au moins, il a une stratégie, il ne se contente pas de crier tout sauf Wade; l’anti-wadisme c’est un peu court comme programme».

 

L'Afrique et le monde observe le Sénégal 

 

Le mouvement « Y’en marre », qui regroupe des jeunes qui veulent empêcher Wade de se présenter, n’est pas non plus de la partie. Il estime qu’il faut boycotter les élections puisque «Wade n’a pas le droit de s’y présenter». Lors des précédentes manifestations, ce sont des jeunes de Y en a marre qui drainaient les foules 

Si la manifestation met tant de temps à se mettre en branle, c’est aussi en raison des craintes de violence. Présent dans la marche, Abdou Latif Coulibaly, célèbre journaliste d’investigation qui a troqué sa casquette de reporter pour celle de politicien (éphémère candidat à la présidentielle, il a choisi de soutenir Moustapha Niasse, ex-Premier ministre et candidat d’opposition) avoue ses craintes.

«Jusqu’au dernier moment ma fille de sept ans a tout fait pour me dissuader de venir. Elle m’a dit papa je ne veux pas que tu te fasses tuer.»

        «Nous ne sommes pas habitué à la violence, la répression meurtrière des dernières manifestations a fait peur aux Sénégalais», confie un manifestant.

Un de ses camarades ajoute:

«On sait que toute l’Afrique regarde le Sénégal. Notre pays est considéré comme l’un des plus avancés en matière de démocratie. Si jamais Wade réussit son coup de force pour effectuer son mandat de façon anticonstitutionnel, ce sera un grave recul pour la démocratie. Mais que faire pour l’en empêcher. Si on boycotte les élections, est-ce qu’on ne fait pas son jeu?».

Des photographes occidentaux mitraillent les manifestants avec leurs zooms. Un des manifestants s’en amuse :

«Le monde entier nous observe. Tout le monde veut savoir si le printemps arabe va franchir les frontières? C’est la question que tout le monde se pose. On veut faire partir Wade, mais on ne veut pas mourir pour des politiciens. Alors on ne sait pas encore comment tout ça va se terminer».


Youssou Ndour ose défier la police

 

Au fur à mesure, la manifestation prend de l’ampleur. Emportés par la foule, les doutes se dissipent. Les écoliers debout devant les écoles encouragent les manifestants, d’un mot, d’un sourire complice.

Des jeunes rejoignent le cortège qui traverse les rues du centre de Dakar. Ils crient «Wade Assassin. Wade dégage   ou «Wade, vieux menteur dégage». D’autres manifestants réclament la libération de Thierno Bocoum, un jeune militant de l’opposition, incarcéré à la suite des manifestations de la semaine dernière.

Trois heures de marche, les manifestants arrivent à proximité du ministère de l’Intérieur, mais un puissant barrage policier les empêche de poursuivre leur chemin.

«Ils n’ont pas le droit de faire cela nous avons tout a fait le droit d’aller jusqu’au ministre. C’est un droit que nous garantit la constitution», tempête une manifestante.

Les habitants du quartier grognent aussi. La police veut les empêcher de circuler tant que la manifestation n’est pas dispersée: les magasins ont fermé leurs portes, baissé les rideaux. Les habitants se sont refugiés sur les toits et les balcons pour assister la confrontation. Des oiseaux de proie planent dans le ciel laiteux de Dakar.

Les manifestants demandent aux leaders politiques de donner de la voix et d’approcher des policiers en arme. Une fois encore, c’est le chanteur Youssou Ndour qui ose défier la police, il s’approche d’un air confiant des hommes en armes. Lequel d’entre eux osera toucher au chanteur internationalement connu: celui dont la candidature a été invalidée par le conseil constitutionnel?

Youssou Ndour harangue la foule, lui redonne du courage, les autres leaders politiques lui succèdent. Personne ne demande aux militants d’aller défier une fois de plus la police. Personne ne veut prendre la responsabilité d’un nouveau bain de sang.

«Même Wade fait attention. Il n’a pas envie de se retrouver devant la CPI avec Gbagbo. Il a déjà sur la conscience les morts de la semaine dernière», estime un manifestant, soulagé d’avoir échappé aux coups de matraque et aux lacrymogènes.

Il s’interroge malgré tout sur la stratégie de l’opposition. A mi-voix, gagné par le doute et accablé par la chaleur sèche de l’harmattan, il se demande: «Et on va où maintenant ?»


Pierre Cherruau, directeur de la rédaction de SlateAfrique, à Dakar

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